Rose-Marie Loisy

photographe vidéaste
réalisatrice de films documentaires



_ La décision
_ Destinée


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_ Destinée


Film documentaire - 52’ - 2025
Version française

Écriture et réalisation : Rose-Marie Loisy

Production : La société des Apaches
Co-production et diffusion : France Télévision

Soutien :
CNC
Procirep, Angoa-Agicoa
Région Auvergne-Rhône-Alpes
Région Bourgogne-Franche-Comté






Intentions

J'ai grandi à la ferme du Val d'Osseux, dans un petit hameau de Rouy, village de cinq cents habitants au coeur de la Nièvre. Entre collines, bois, rivières et vieux chênes, j'ai une enfance solitaire et sauvage. Je passe mes temps libres avec mon meilleur ami, Filou, notre border-collie qui m'accompagne dans mes longues balades à travers les prairies. Puisque mes parents travaillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, jouer avec eux signifie les aider dans leurs travaux quotidiens : traire les vaches, donner à boire aux veaux, emballer et vendre les fromages au magasin... De ces souvenirs magiques de l'enfance s'ensuivent ceux plus frustrants de l'adolescence. Je me sens loin de tout, j'ai soif de vie urbaine et de nouveaux visages. À dix-huit ans, je quitte la ferme et pars faire mes études à Lyon, heureuse de laisser derrière moi ce territoire isolé et tout aussi certaine de ne jamais y revenir.

Malgré la distance, j'ai en réalité toujours gardé un pied à la ferme. Tout naturellement, mes parents m'informaient des évènements qui s'y déroulaient et je les questionnais sur leurs évolutions. Il y avait dans l'inconscient familial comme l'évidence de mon intérêt pour ces sujets, pour autant, jamais ils ne nous ont incitées, ma soeur et moi, à devenir agricultrices et nous ont plutôt encouragées à trouver notre propre voie. C'est de moi-même, dès la fin de mes études en communication, que j'ai souhaité m'investir comme « chargée de com' » en parallèle à mon activité professionnelle de photographe, en créant le site Internet et différents outils de communication pour la ferme.

La vie suit tranquillement son cours jusqu'au jour où j'apprends que deux Américaines ont proposé à mes parents de réaliser un film documentaire sur la transmission de leur ferme. Bien qu'ils soient encore loin de la retraite, mes parents acceptent en se disant que ce projet de film pourra sans doute les aider à se préparer à cette perspective. Rapidement, les deux femmes organisent un tournage avec ma soeur et moi où il est question d'échanger avec nos parents pour s'assurer que nous sommes bien certaines de ne pas prendre la suite. À ce moment-là, je n'avais encore jamais imaginé que mes parents puissent vendre et quitter la ferme. Bien qu'il soit évident pour moi, et pour la famille, que je ne souhaitais pas reprendre, une lourde culpabilité m'envahit soudain. Déconcertée, je contacte une amie qui avait travaillé avec ses parents et eu la possibilité de garder l'entreprise familiale mais qui ne l'avait pas fait. Je lui demande ce qui avait motivé son choix et si elle regrette aujourd'hui. Elle m'explique que les valeurs que lui avaient transmises ses parents étaient bien plus importantes que l'entreprise en elle-même. Sur le moment, cela me parle et me réconforte : mes parents m'ont eux aussi déjà transmis une multitude de valeurs, dont je dresse consciencieusement la liste pour en parler le jour du tournage : j'affirme alors avec assurance devant la caméra que je suis sûre de ne pas vouloir reprendre.

Le documentaire des Américaines n’a finalement jamais vu le jour, et de mon côté, le malaise déclenché par cet épisode ne s’est jamais apaisé. Quelques années après ce tournage, il m'est toujours impossible d'envisager que la ferme familiale ne soit plus le berceau stable et sécurisant où il fait bon revenir car tous mes souvenirs y sont chaudement ancrés. Le départ en retraite de mes parents se rapprochant, je me sens rattrapée par la racine. J'éprouve un fort besoin de me reconnecter à cet endroit. Je quitte Lyon, j'achète et je m'installe dans une maison dans le village natal de mon arrière-grand-mère, à vingt
kilomètres de la ferme.

En côtoyant à nouveau la ferme familiale, je ne vois plus les choses comme avant. Peut-être parce que je sais qu'elle peut m'échapper, je lui trouve de plus en plus d'attraits et instinctivement, je commence à ressentir le besoin de garder une trace de cette entité vivante. Inscrite dans le modèle conventionnel durant des décennies, je constate que depuis sa récente conversion en bio, elle a pris une forme réellement novatrice et cohérente avec les enjeux climatiques et le respect de l'animal. Autonome et écologique, elle représente une forme d’utopie dans le département, en phase avec mes valeurs et mes engagements écologiques. Je suis touchée par les choix qu'ont fait mes parents au fil du temps pour rendre la ferme exemplaire, cependant, je m'aperçois que tous ces changements ont contribué à amplifier la charge de travail. Travailler qualitativement a un prix, la ferme emploie désormais dix salariés mais manque sans cesse de personnel. La main d'oeuvre est de plus en plus rare, mes parents compensent les postes manquants et je découvre concrètement les limites de ce modèle. Quant au sujet de la transmission, il n'est pas tout à fait à l'ordre du jour. Bien que ma mère ait hâte d'arrêter, mon père se lance dans des projets encore plus ambitieux. Sa famille étant implantée sur la ferme depuis plus d'un siècle, je comprends que ce ne soit pas simple pour mon père d'accepter la fin d'une vie active ancrée dans la lignée depuis plusieurs générations. Parallèlement, Angélique, ma soeur cadette, qui a tout comme moi quitté le cocon familial pour aller faire ses études en ville, reste profondément attachée au lieu de son enfance. En prenant conscience que je ne suis pas la seule perturbée et que le processus est bien plus complexe que nous l'avions imaginé, je sens qu'il y là une histoire à raconter avec mes parents tout en partageant mes propres questionnements.

Il y a quelques années, je réalisais mon premier film documentaire, La décision. Ma soeur et moi sommes toutes les deux malentendantes et j’avais voulu suivre le parcours qui l'avait amenée à se faire poser un implant cochléaire. Le film accompagnait ma soeur dans un moment de transition et de passage vers une réalité inconnue, tout en élargissant sa focale à la place que l'on cherche à obtenir dans la société. Au moment même où La décision entrait en diffusion, mes parents abordaient la question de la vente de la ferme. Il y a à mes yeux une filiation entre ce premier film et Destinée : tous deux témoignent, à travers mon propre regard sur un bouleversement vécu au sein de l'intimité familiale, de changements sociétaux plus vastes. Plus de la moitié des agriculteurs vont prendre leur retraite d'ici 2030, et seulement vingt pour cent des exploitations sont reprises par la génération suivante : en filmant cette ferme et ma famille et en mettant en scène ma décision douloureuse de ne pas reprendre l'affaire, je fais donc écho à une problématique générationnelle plus étendue.

Sous la forme d'un film de famille, je porte le récit à la première personne et m’implique dans les situations filmées avec mes proches. Chaque étape de la transmission étant un moment vécu plus ou moins difficilement et de manière très différente pour chaque membre de la famille, je souhaite que ce film soit à l'image de la personnalité de la famille, lumineux, vivant, teinté de tendresse, de légèreté et d'humour. Tel un journal intime qui suit l'évolution sur plusieurs années de chaque personnage dans sa relation à la ferme, celle de mes parents et la mienne, principalement, mais aussi de mes grands-parents et de ma soeur, le film se déploie dans ce genre pour permettre à chacun d'exprimer sa manière de clore ce grand chapitre. J'ai le désir d'une forme inventive et fantaisiste pour faire ressentir mon cheminement personnel : c'est en animant des photo/vidéo-collages qui constituent des échappées burlesques dans le film que je souhaite donner corps à cette ferme de manière singulière, de retracer son histoire et d'en faire mémoire.

Après la diffusion sur France Télévision en 2025, j’ai poursuivi le tournage durant une année et je suis actuellement en cours de montage d’une version longue. En attendant, il est possible de voir ce film et de le programmer, pour cela merci de me contacter.