La cloche sonne la reprise des cours. Entre le béton du bâtiment scolaire et le bitume de la cour de
récréation, un corps s’élève dans les airs. Les bras levés au dessus de sa tête, ce jeune adolescent vient
de jeter son ballon de basket haut et loin devant lui.
Description en braille :
Pendant le temps de la dictée, Dina est derrière sa Perkins mais elle n’écrit pas, elle songe. Rêveuse, elle
semble ailleurs. Elle paraît sereine, paisible comme absorbée par des pensées lointaines.
_Sensibilités
Photographie argentique Noir et Blanc Image tactile Légende en braille et en noir
Travail exposé à Visa pour l’image Off en 2010
Publication dans la revue Terra Haptica #1 Edition Les Doigts Qui Rêvent - 2010
Photographie et cécité - Recherche et images tactiles
En septembre 2008, encore étudiante en photographie à l'atelier Magenta à Villeurbanne (69), je choisis de consacrer ma dernière année d'étude au travail du reportage. N'ayant pas encore d'expérience dans ce domaine mis à part quelques semaines passées au quotidien régional où je photographie de ça et là selon les actualités locales, je ressens l'envie de traiter un sujet en profondeur, sur plusieurs mois et créer une véritable série photographique avec un discours, un point de vue et originalité. Aussi un reportage n'est-il pas avant tout l'expression de son propre regard, un témoignage sur la vie ? Je réfléchis donc à ce qui me touche, au plus profond, ce que j'aimerai montrer, accuser, approuver. La première chose me venant à l'esprit est le handicap. Au sens large, cela dérange, c'est tabou, on ne préfère pas en parler, encore moins le voir et de toute façon ça n'intéresse personne.
Moi même malentendante, j'ai grandi avec ce malaise que j'ai toujours voulu dissimuler mais rien en comparaison à ma soeur plus sourde que moi. Les regards, les jugements, les difficultés pour trouver sa place, les justifications et autres explications, tout ce qu'un handicapé quel que soit son handicap vit quotidiennement. Ce manque d'audition m'a sans doute amenée à développer mes capacités visuelles d'observation et
d'attention ainsi que susciter en moi cette passion pour l'image et la photographie. Cependant, cela m'intéresse peu de traiter le sujet de la surdité car je demeure davantage fascinée, curieuse voire même angoissée de la cécité. La phobie du voyant mais plus encore sans doute du photographe privé de cette
lumière qu'il observe, étudie, travaille, crée, transforme et mémorise chaque jour. J'ai peur de devenir moi même un jour malvoyante mais j'ai avant tout peur d'un inconnu.
Le 15 octobre 2008, jour où je prends la décision de traiter ce sujet durant ma dernière année d'étude, j'écris : « j'ai découvert aujourd'hui un reportage photographique sur des personnes aveugles, réalisé par José Hernandez Claire, plein de vie, de joie et de bonheur dans ces images. Je suis déjà touchée, poignardée,
retournée dans mes idées pré reçues de la situation d'aveugle. Une sorte d'empathie imaginaire me
rendant triste comme une appréhension de vide avec le vertige de me confronter à ses personnes, sans doute tout aussi heureuses que quiconque, leurs sens mille fois plus développés auxquels je pourrai
envier d'entendre tant de choses qui m'échappent, ressentir une infinité d'éléments auxquels je ne prête
aucune attention ou atteindre une profonde sagesse que je n'ai la patience de contempler. Je ressens le
désir certain d'aller au delà de ces personnes et de découvrir pleinement leur « monde » de vie.
Description en braille :
Pendant le cours de cirque, les enfants et adolescents s’amusent à jongler, marcher avec des échasses, …
Et puis je vois Idris, il tente de rester suspendu à la cage de football le plus longtemps possible. Il
résiste, les bras tendus, le visage crispé, un sourire vainqueur.
Description en braille :
Julie travaille ses devoirs en salle de classe, assise derrière sa Perkins, l’index de sa main gauche vérifie ce
qu’elle vient d’écrire. Dans le fond de la classe, des animaux empaillés posés sur des étagères attendent
patiemment le cours où les enfants pourront les toucher pour mieux les découvrir.
01 _ Premières prises de vue photographiques
Lorsque j'expose mon choix de thématique au directeur de mon école, il me conseille de rencontrer, lire et découvrir le travail d'un photographe aveugle avec qui il a travaillé il y a quelques années. Il s'agit
d'Evgen Bavcar. Je me renseigne alors sur le parcours, le travail et rencontre ce personnage fabuleux à la fois chercheur, photographe, poète, écrivain et philosophe.
Désirant aller au bout de ma démarche de travail, j'apprends le braille et découvre le mécanisme de ce langage avec Daniel, ancien rempailleur de chaise, aveugle, qui donne des cours particulier à des
étudiants qui s'intéresse à la déficience visuelle. Puis, je cherche à rencontrer d'autres personnes, en associations ou établissements scolaires et spécialisés.
L'association lyonnaise Amitié des déficients visuels accepte de me recevoir durant leurs activités du mercredi après-midi. Je rencontre différentes personnes de tout âge et tout types de déficience, je saisis
quelques clichés durant les cours d'informatique, parties de cartes, de dés, à l'atelier de cannage puis je photographie quelques personnes en portraits posés et leur offre les tirages argentiques. Cette première approche me fait découvrir les différents moyens de locomotion, les systèmes mis à disposition pour
communiquer, les habitudes de vie, « trucs et astuces » du quotidien de chacun.
Puis je rencontre enfin Evgen Bavcar, je suis encore intimidée et maladroite lors de cette premièrerencontre, j'ai encore beaucoup de pré jugés sur la cécité et j'ignore beaucoup de subtilités. Il me pose
des questions, ou plutôt il me pose des colles et me fait faire des tests pour que je comprenne au mieux le monde des aveugles. Quel est l'horizon pour un aveugle ? Il ne suffit pas de se bander les yeux et de sortir dans la rue pour comprendre ce que vit un aveugle mais peut-être plutôt porter des lunettes
noires et tenir une canne blanche et observer les gens par exemple... Autant de petites choses qui me laisse troublée de cet échange mais quelque peu libérée de toutes mes premières erreurs et peurs.
Ainsi j'entre en janvier 2009 à l'EREA DV de Villeurbanne (69), École Régionale d'Enseignement Adapté pour Déficients Visuels avec l'autorisation de poursuivre mon travail et recherche
photographique. Je passe tout d'abord quelques temps à observer et m'imprégner de l'ambiance, faire connaissance avec les élèves, enseignants, éducateurs, découvrir les méthodes d'enseignement, outils
d'aide à l'apprentissage, sorties et activités proposées, … Je me rends compte que je peux alors traiter
divers sujets au sein de l'établissement mais il faut que je choisisse un angle. Je soutiens alors le combat mené par les enseignants et parents d'élèves du primaire contre la fermeture d'une classe alors même que nous fêtons le bicentenaire de l'anniversaire de Louis Braille...
Ainsi je commence à photographier ces jeunes élèves, enfants insouciants, fragiles, curieux. Spontanés, proches et sincères, ils sont captivés par ma présence et le son de mon appareil. Je saisis des instants de vie, selon mon instinct, les émotions
qu'ils me procurent et m'offrent à voir, avec naturel et simplicité, je capte des instantanés. Un
personnage isolé ou hors du temps, la série procure un questionnement, un doute, laisse l'imaginaire se mettre en marche et le spectateur plongé dans l'instant capturé. Je choisis de marquer la netteté sur le
doigt ou la main lorsqu'ils sont présents dans l'image car c'est leur moyen de voir les choses.
En février 2009, j'écris :
“ je suis fascinée par tous les moyens adaptés mis à la disposition des élèves, je découvre des outils, services qui leur sont propre,: ordinateur avec tablette braille, Perkins, livres en gros caractères, système
audio lisant les textes, menus, noms des dossier et fichiers dans l'ordinateur, cours de terre, peinture, sculpture pour les plus jeunes et travail du métal, bois, plastique pour les plus grands, cours de cirque, escalade, … Tant de choses que je n'avais pas cru possible de faire. C'est un handicap qui
m'impressionne encore, on connait peu toutes les aptitudes et compétences qu'il permet de développer. “
Je prends alors conscience des capacités humaines et je réalise finalement que chacun de nous voit le monde à sa manière, les malvoyants et aveugles ont également chacun leur propre vision. Leur handicap
est de vivre dans un monde conçu pour voyants. Je réalise en fin de compte non pas un véritable reportage mais une série de portraits, sans réel discours
ou engagement avec le désir de ne pas montrer ou prouver leur handicap. Mes photographies sont très
graphiques et cela joue un rôle important, elles ramènent l'observateur à son statut de voyant.
Description en braille :
Durant le cours de sport, les élèves exercent différentes chorégraphies. Alors que je photographie des
enfants éloignés dans le gymnase près du gros matelas posé contre le mur du fond, trois mains
m’apparaissent soudainement. Ce sont d’autres élèves qui s’approchent lentement en faisant des
mouvements circulaires avec leurs mains.
Description en braille :
Le mercredi après-midi à l’internat dans le groupe des filles c’est atelier cuisine. Gâteaux, crêpes, choux,
Sarah préfère racler le fond des saladiers avec ses mains et lécher savoureusement son poignet et chaque
doigt enduit de chocolat.
02 _ Images tactiles - Premières versions
En mars 2009, les enfants me demandent s'ils pourront voir mes photos. Comme une véritable colle, je ne m'étais jamais réellement questionné à ce propos bien je me demandais régulièrement comment leur
décrire une photographie sans leur faire toucher un simple tirage papier. J'arrête donc mes prises de vue et commence à concevoir mon travail en relief. Comment représenter
une photographie ? Mis à part les cartes de géographie, je n'ai jamais vu d'images tactiles. Je reste alors
très terre à terre et souhaite mettre en valeur les caractéristiques visuelles d'une image : masses, formes, lignes, contrastes, perspectives, … Cependant, je ne cherche pas encore à vérifier si cela fonctionne, si
un aveugle peut concrètement se représenter l'image. Comme il n'existe pas de standard efficace en la
matière, je tente de créer mes propres images tactiles qui soit au plus proche de l'effet visuel procuré.
Cathy, la professeur d'art plastique me met à disposition son atelier et différentes matières. Avec carton plume blanc uni et colle, je découpe, décalque, colle et reproduit ainsi graphiquement mes
photographies. Le contour d'une petite silhouette signifie que le personnage est loin, le contour d'une grande silhouette signifie que le personnage est plus rapproché, je respecte les échelles visuelles, je rédige
des descriptions très techniques de mes images pour que la personne se représente la position et
l'emplacement des sujets dans le cadre. Je n'ai alors pas conscience de mes erreurs, je fais toucher mes images à différentes personnes qui comprennent et approuvent le procédé, bien que ce soit compliqué
pour les enfants.
J'expose à la fin de l'année les photographies, images tactiles et son enregistré durant les cours et activités. Certains adolescents et adultes sont fascinés par ce travail, d'autres comprennent partiellement
grâce aux descriptions mais tout cela reste maladroit. Je reçois des critiques intéressantes d'une personne travaillant dans un société spécialisée dans la création d'images en relief pour expositions :
manque de contrastes visuels car il ne fut pas oublier que beaucoup sont malvoyants et distinguent
contrastes, couleurs ou formes visuellement , absence de marque pour les yeux, cheveu permettant de
comprendre la position d'un personnage, s'il est de dos ou de face, …
Je reçois également diverses critiques de photographes, qui d'une, ne prennent que rarement en compte le travail tactile mais jugent simplement les photographies, considérant cela comme « facile », que je ne
dispose de maturité suffisante pour traiter un tel sujet, que cela s'apparente à une forme de voyeurisme,
voire même que c'est un sujet que l'on ne devrait pas traiter en photographie... Je n'apporterai ni réponse, ni argumentaire supplémentaire à tous ces avis. La seule chose que je
souhaite préciser concernant ce travail et que je le considère pas comme une fin en soi, et encore moinscomme abouti. Tant la série photographique que les images en relief relèvent d'un essai, d'une première
étape dans mes recherches, d'une expérimentation en vue de poursuivre vers de nouvelles directions,
d'autres questionnements.
Description en braille :
J’entre dans la salle de classe en plein cours de mathématiques et j’aperçois Korridwen avachie sur sa
table, la tête posée sur ses bras je crois un instant qu’elle dort. Son maître l’interroge : « Qu’elle est la
forme géométrique sur la feuille ? – Un parallélépipède » répond-elle les deux mains effleurant le dessin
posé sur la table.
03 _ Images tactiles - Deuxième version
En septembre 2009, je lance mon activité de photographe et met de côté tout ce travail. En mars 2010, je suis invitée à présenter ce travail dans le cadre du festival Off de Visa pour l'image à Perpignan. Je me
replonge alors dans ce travail et alors insatisfaite des images en relief, je songe à reprendre, approfondir et explorer le concept d'adaptation de la photographie en image tactile. Je retourne m'entretenir à ce sujet avec Philippe Claudet, directeur des éditions Les Doigts Qui Rêvent afin de lui faire part de mes
interrogations à ce propos. Il m'apporte différentes réflexions et je choisis alors non pas d'adapter mais de traduire mes images dans une autre forme de langage. Je ne souhaite plus expliquer ou tenter de
décrire une photographie mais transcrire par le toucher les émotions qu'elle dégage. Abstrait et
particulièrement personnel, j'invite la poésie, je veux rendre les matières vivantes, emmener le lecteur au plus profond de son imaginaire. Chacun ressent et interprète une photographie à sa manière, je souhaite
qu'il en soit ainsi pour les images tactiles. Mon désir est de composer des sortes d'oeuvres d'après mes
photographies. L'art par le toucher en laissant libre à chacun de ressentir l'une ou l'autre émotion que je souhaite transmettre.
Je réalise donc cette série de huit images tactiles dans l'atelier des éditions, je teste différentes matières,
créer des contrastes visuels et tactiles, je couds, je colle, je découpe. Je choisis comme fil conducteur la
plume, symbole de légèreté, fragilité, pureté représentant dans chaque image les mains, visages, l'enfance sensible que j'ai photographiée durant ces quelques mois. Je prépare texte et descriptions
beaucoup moins techniques que précédemment, plus rédigés, contés sous forme de récit à la première
personne et basé sur mon vécu au moment de la prise de vue. Ainsi il s'agit avant tout de brins d'histoire visuels et tactiles que chacun découvre au fil de sa lecture. La part artistique prédomine dans
ce travail et cela demeure une fois de plus à l'état d'expérimentation, j'aurai seulement tenté d'explorer
une nouvelle approche tentant de lier l'image visuelle et l'image tactile.
Description en braille :
Du haut des escaliers je distingue tous les enfants monter en classe. A la file indienne, leur main droite
reste accrochée à la barre afin d’éviter tout chahut.
04 _ Ateliers photo
Avec une des enseignante d'une classe de CM1-CM2 avec des élèves malvoyants, nous décidons de créer un atelier photo. Histoire, pratique, objectifs de la photographie, ils manient les appareils mais je
tente surtout de leur montrer une autre approche de l'image.
Chacun ressent et conçoit le monde différemment, en créant cet atelier d'initiation photographique avec une classe d'élèves malvoyants, en parallèle à mon reportage, j'ai proposé à chaque enfant de réfléchir
sur l'image qu'il avait des autres et celle qu'il portait sur lui-même. A quoi sert une photo ? Où en trouve-ton ? Quel type de photos faites- vous ? Après plusieurs interrogations sur la photographie en
général et quelques notions techniques, j'ai choisit de leur proposer le thème de l'autoportrait.
Mission : réaliser un autoportrait en diptyque, une photographie représentera une partie de votre corps, l'autre sera composée d'un objet ou lieu caractérisant une de vos passion ou activité. Dans un texte
descriptif, vous expliquerez vos choix. Un autoportrait n'est pas qu'un simple portrait de soi, cela peut être une représentation de soi, de sa personnalité, de ses désirs, de son passé, …
J'aborde avant tout la photographie sur le thème de la réflexion et de la méthode « pas question de prendre l'appareil photo et d'aller faire 50 images avant de trouver ce qui nous correspondra le mieux.
Chacun savait déjà ce qu'il allait photographier et le type de cadrage qu'il souhaitait.
A l'issue des cinq séances de travail, nous exposons leur travail à côté de mes images. Cadrage, composition, formes, lignes, couleurs, ils se sont pris au jeu avec enthousiasme. Ils ont su dépasser les
contraintes techniques avec l'aide d'un appareil photo compact, l'écran leur permettant de cadrer facilement sans avoir besoin de connaître les notions plus complexes de la photographie. « Le but était
de leur montrer que la photographie ne se limite pas aux photos de vacances et qu'elle peut leur
permettre de s'exprimer et de regarder le monde différemment ». Les photographies sont accompagnées des textes qu'ils ont rédigé en noir et en braille pour leurs camarades non voyants.